Trois minutes de retard et tout l’effort oublié
Je sais que beaucoup ne seront pas d’accord avec ce que je vais écrire.
Je respecte leur opinion.
J’espère qu’ils respecteront la mienne.
Oui, une école a besoin de règles.
Oui, une société fonctionne avec un cadre temporel.
Oui, « avant l’heure, ce n’est pas l’heure ; après l’heure, ce n’est plus l’heure ».
Mais …
Chaque matin, je réveille mes enfants.
Les trois.
Chaque matin, nous courons pour prendre le bus.
Et ma fille de huit ans dans tout ça, la benjamine !
Parfois le bus est en retard.
Parfois le tram est en retard.
Parfois tout s’enchaîne bien.
Et parfois…
Et parfois nous arrivons avec trois minutes de retard.
Trois minutes.
Dans l’application, il est écrit :
Retard.
Retard.
Retard.
Comme une sirène annonçant les bombardements.
Alors je me pose une question simple :
où est la place de l’effort fait ?
Ma fille ne reste pas au lit.
Ma fille ne refuse pas l’école.
Elle ne traîne pas volontairement.
Elle se prépare.
Elle court.
Elle fait des efforts.
Elle serre son sac contre elle.
Parfois son ventre lui fait mal à force de stress.
Parfois nous courons trop vite.
Et dans cette vitesse, il y a aussi un danger.
Un faux pas.
Une chute.
Un accident qui peut demeurer tout le reste de sa vie.
Une minute gagnée peut parfois coûter beaucoup plus.
Et pourtant, le mot qui reste, c’est : retard.
L’étiquette est collée.
Non, quelques minutes de retard ne sont pas du temps gaspillé qui s’échappe entre nos doigts.
Elles ne sont pas du laxisme.
Elles sont le signe d’un effort réel.
C’est un chemin en train de se faire.
Voir ce qui ne se voit pas
Un enfant n’est pas une montre.
Un enfant est un cœur qui apprend.
En Afrique, on dit souvent :
« En Europe, vous avez la montre. En Afrique, nous avons l’heure (temps). »
La montre mesure.
L’heure se vit.
Je ne dis pas qu’il ne faut pas de règles.
Je dis qu’il faut voir l’humain derrière la règle.
Quand un enfant arrive trois minutes après la sonnerie,
il ne faut pas seulement regarder l’horloge.
Il faut regarder le chemin parcouru.
L’arbre et le tuteur
Un arbre ne pousse pas droit chaque jour.
Certains jours, il plie sous le vent.
Mais s’il continue à pousser,
c’est cela qui compte.
Quand il est fragile, on place un tuteur.
Pas pour le punir.
Pas pour lui rappeler qu’il penche.
Mais pour l’aider à pousser droit.
L’éducation devrait être cela.
Un soutien.
Un rappel du cap.
Une aide pour grandir.
Pas une étiquette collée trop vite.
Ma fille pousse.
Elle apprend la responsabilité.
Elle apprend l’effort.
Elle apprend la persévérance.
Si on ne lui montre que ses minutes perdues,
elle oubliera ses efforts gagnés.
L’éducation n’est pas une course contre la montre
Oui, nous pouvons essayer de partir plus tôt.
Oui, nous pouvons nous améliorer.
Mais l’éducation ne doit pas devenir une source de stress.
Elle doit être un lieu où l’on apprend à se relever, à être humain.
L’être humain est en amélioration permanente.
Un enfant de 8 ans aussi.
Trois minutes de retard ne devraient jamais peser plus lourd que tout l’effort fait pour arriver à l’heure.
Reconnaître pour faire grandir
Reconnaître l’effort ne supprime pas la règle.
Cela humanise la règle.
Un professeur pourrait dire :
« Je vois que tu as fait l’effort. Continue. »
Cette phrase change tout.
Une phrase peut changer un cœur.
Une phrase peut redonner confiance.
Elle construit la confiance.
Car un enfant qui se sent reconnu
fera encore plus d’efforts demain.
Peut-être qu’il y a aussi un système à revoir.
Peut-être qu’il y a une approche à ajuster.
Peut-être que nous avons appris à mesurer plus qu’à encourager.
Je ne prétends pas avoir toutes les réponses.
Mais je sais une chose :
un enfant grandit mieux sous un regard qui reconnait son effort
que sous un regard qui ne voit que son retard.
Et si nous adoptions le même principe dans le monde du travail. Nous mesurons les délais, les KPI (Key Performance Indicator), les résultats. Mais reconnaissons-nous toujours l’effort, la progression, l’engagement invisible ?
Un collaborateur qui se sent reconnu pour ses efforts développera plus de responsabilité qu’un collaborateur uniquement évalué sur ses écarts.
Une organisation qui voit l’effort avant l’erreur construit la confiance.
Une organisation qui ne voit que le retard construit la peur.
En tant que père
Moi, en tant que père,
je reconnais l’effort de mes enfants.
Je suis fier d’eux.
Fier de leurs courses du matin.
Fier de leurs tentatives.
Fier de leurs progrès.
Et je veux leur rendre hommage.
Parce que parfois, même nous les adultes,
même nous les parents,
nous oublions de leur dire :
« Je vois tes efforts. Merci ! »
Alors je le dis aujourd’hui, haut et fort :
je vois vos efforts.
Et je suis fier de vous.
Et je terminerai avec une question simple :
Et si, demain,
au lieu de regarder d’abord l’heure,
nous regardions d’abord l’effort ?
Peut-être que nous ne changerions pas les règles.
Mais peut-être que nous changerions des cœurs et deviendrons plus performant.
Nous n’arrêterons sans doute pas le tic-tac de l’horloge.
Mais nous pouvons choisir ce que nous construisons pendant qu’elle tourne.
En faisant l’effort de reconnaître l’effort de l’autre,
nous aiderions un enfant à grandir… à son heure !
J.Benoît Duvergé