Qui voyons-nous vraiment quand nous recrutons ?
Le monde du travail fonctionne bien souvent comme une machine bien huilée.
On trie. On compare. On sélectionne.
Diplôme.
Expérience.
Compétences techniques.
Et pourtant !
Derrière chaque CV, il y a une histoire.
Derrière chaque ligne, il y a un parcours de vie.
Derrière chaque “manque” se cache parfois une richesse voilée.
Car une chose me semble fondamentale :
L’homme ne se résume pas à un CV, mais est bien plus !
Un système qui occulte le potentiel
Nombre de jeunes recherchant leur premier emploi, se voient refuser sous prétexte d’un manque d’expérience. Une question toute simple et logique ; comment acquérir de l’expérience sans qu’aucun n’offre la première chance ?
Cette question du potentiel ne concerne pas seulement les jeunes. Elle concerne aussi :
- les personnes de 50 ans et plus, écartées trop facilement car jugées « moins adaptables »,
- les personnes en situation de handicap, réduites à leurs limitations plutôt qu’à leurs compétences,
- les adultes en reconversion, avec un parcours « incohérent » sur le papier,
- ceux qui ont connu des coupures professionnelles, des épreuves, des détours,
Et, dans tous ces exemples, il n’est que rarement question d’un simple emploi. C’est une question de regard. C’est voir le potentiel humain au-delà du diplôme, de l’âge et du parcours.
Nous avons construit un marché du travail rassurant. Structurant. Normé. Comparatif. Pourtant, ce modèle laisse de côté une immense richesse humaine.
Un jeune sans diplôme peut avoir une capacité d’apprentissage exceptionnelle.
Un senior peut avoir une maturité, une stabilité et une intelligence relationnelle précieuses.
Une personne en situation de handicap peut avoir une résilience, une créativité, et une force d’adaptation hors du commun.
Ce que nous appelons parfois “profil atypique” est souvent simplement un talent que nous n’avons pas pris le temps de comprendre, de découvrir.
Quand la personne devient la référence
Replacer la personne humaine au centre du débat, ce n’est pas une idée abstraite. C’est une nécessité face aux transformations du monde du travail. Si nous voulons répondre aux défis actuels, nous devons accepter de regarder autrement celles et ceux qui frappent à la porte de l’emploi.
Le recrutement ne devrait pas se réduire à un débat technique, mais devrait être un acte de discernement. Recruter autrement, c’est se poser d’autres questions :
- Qui est cette personne au fond ?
- Qu’a-t-elle appris de son parcours, même atypique ?
- Quelles sont ses ressources intérieures ?
- Comment évolue-t-elle lorsqu’elle est mise face aux défis ?
- Dans quel environnement peut-elle se développer ?
- Même sans diplômes, qu’est-ce qu’elle peut apporter à l’entreprise ?
Recruter en se basant de manière significative sur le potentiel (de la personne), ne veut pas dire diminuer nos exigences bien au contraire, c’est élargir notre regard.
On regarde :
- la motivation réelle,
- la capacité d’évolution,
- l’intelligence émotionnelle,
- l’adhésion aux valeurs personnelle,
- la capacité d’apprendre et de changer.
Dans un monde professionnel en mutation rapide, la capacité d’apprentissage devient parfois plus précieuse que l’expérience passée.
Un enjeu d’inclusion et de dignité
Miser sur le potentiel humain ne signifie pas être naïf. Cela signifie reconnaître la dignité et la valeur réelle de chaque personne. Or, reconnaître cette dignité change profondément notre manière de parler d’inclusion. Car il ne s’agit pas simplement de cocher des cases ou de remplir un quota, de créer des catégories, d’ouvrir des dispositifs spécifiques, de mettre en place des obligations ; cela reste une logique de classification.
La vraie inclusion va plus loin. Elle commence par changer le regard sur la valeur d’une personne.
Ce n’est pas se dire : « On va intégrer cette personne à l’entreprise malgré son âge ou son handicap. » Mais, c’est se dire : « Cette personne a une valeur propre, indépendamment de son âge, de son parcours ou de son handicap, c’est pourquoi je la veux au sein de mon entreprise. » Ce n’est plus de l’ordre de la tolérance mais de la reconnaissance. Et c’est reconnaissance qui justement qui permet la productivité à long terme.
Le potentiel humain ne s’annule pas avec le temps ou les obstacles. Il change. Il évolue. Mais il demeure. Il prend une autre forme, parfois plus discrète, parfois plus mûre, mais il reste présent et capable de contribution.
Accompagner avant de recruter
Changer le recrutement c’est aussi accompagner les personnes en amont. Les aider à :
- mieux se connaître et à s’accepter,
- identifier leurs forces réelles,
- relire leur parcours avec un regard constructif,
- retrouver confiance
- apprendre à exprimer leur valeur,
- se présenter, non comme une « insuffisance », mais comme une contribution.
Beaucoup d’adultes, de jeunes ou de seniors ne manquent pas de compétences. Ils manquent d’espace pour les révéler.
Recruter autrement n’est pas une utopie. C’est une responsabilité. C’est repenser l’employabilité en plaçant la personne avant le CV. Le CV comme faisant partie d’un des décors.
Dans un contexte européen où les transitions professionnelles s’intensifient, où les carrières sont moins linéaires, où l’inclusion devient un sujet central, il est peut-être temps d’élargir nos critères sans affaiblir nos exigences.
Voir la personne avant le profil.
Voir le potentiel avant le manque.
Voir ce qu’une personne peut devenir avant de l’enfermer dans une étiquette.
C’est reconnaître en elle un acteur capable de contribuer au bien commun.
Et si nous le construisions ensemble ?
Je reste ouvert à échanger avec des professionnels de l’éducation et de la formation des adultes, des acteurs des ressources humaines, des organisations engagées dans l’insertion, ou toute personne qui souhaite réfléchir avec moi à une approche plus humaine du recrutement.
Les transformations durables partent souvent du dialogue, de la coopération et de l’expérimentation. Si cette réflexion résonne en vous, la conversation est ouverte.
Je terminerai ce discernement qui me tient à cœur par cette réflexion suivante : Et si le véritable défi du marché du travail n’était pas finalement de trouver des profils parfaits mais d’apprendre à reconnaître le potentiel humain là où nous ne le cherchons pas encore ?
J. Benoît Duvergé